Ceux qui appartiennent à cette aile orthodoxe du trotskisme en France ont le culte du secret et l’art de l’infiltration discrète. Ce groupuscule a été tenu d’une main de fer par Pierre Boussel, dit Lambert, des années 1950 à sa mort, en 2008. Ses préceptes ont été strictement appliqués dans la séquence 2024: «Au départ, il n’y a pas de combat sans délimitation du terrain. Pour le scrutin européen, les Insoumis ont choisi Gaza et la question palestinienne pour terrain. Ainsi, ils se sont placés au centre du débat. Deuxième règle: ne jamais perdre de vue la perspective stratégique dans le jeu tactique», explique «Camba».
Jean-Christophe Cambadélis, ancien secrétaire national du PS
L’objectif de Jean-Luc Mélenchon est de se retrouver au deuxième tour de l’élection présidentielle face à Marine Le Pen. Soit en 2027, soit avant, en cas de démission d’Emmanuel Macron. C’est le sempiternel rêve qu’il caresse. Ses trois dernières tentatives d’accéder à l’Élysée se sont soldées par un échec. La quatrième sera-t-elle la bonne? Ses troupes en sont convaincues. Méfions-nous de l’eau qui tombe, goutte à goutte depuis cinquante ans. Elle assoupit et finit par noyer ceux qui avaient cessé de tenir l’échelle. «Il y a une énorme naïveté des électeurs», alerte encore Stéphane Courtois.
Culte du chef
«Pour les lambertistes, la petite bourgeoisie est “impressionniste”,poursuit Jean-Christophe Cambadélis. C’est-à-dire qu’elle se laisse “impressionner” par les polémiques et privilégie la tactique sur la stratégie.» Les lambertistes, eux, gardent leur cap, la tête froide. L’ancien secrétaire national du PS cite enfin la troisième règle des trotskistes pour parvenir aux commandes: «Il faut une unité de commandement. Le peuple se reconnaît dans une seule voix. C’est un principe d’organisation léniniste.» Voilà qui est posé.
«Le culte du chef est inhérent au fonctionnement communiste, renchérit Stéphane Courtois. L’unité de la volonté est un grand principe de Lénine. Il y a toujours eu une tentation totalitaire à gauche.» Napoléon, certes, manifestait le même culte du chef mais il a créé, au-delà de sa personne, des institutions solides, un code civil, des écoles pour faire monter les meilleurs au pouvoir. Il n’était pas internationaliste et manifestait une vision pour la nation.«Au-dessus de Mélenchon l’internationaliste, il n’y a rien» murmure Courtois, qui rappelle les racines catholiques de ce dernier, en partie reniées, sur lesquelles se fonde la vocation de sa propre sœur, religieuse dominicaine.
Les relents de sa culture catholique se décèlent davantage dans sa posture mystico-prophétique que dans son espérance ou dans son humilité. Cette attitude éclate surtout aux moments douloureux des enterrements - filmés, donc transformés en tribune - où son verbe donne toute sa force. Devant la tombe de l’architecte de La France insoumise, Bernard Pignerol, le cercueil de Charb ou celui de François Delapierre, son «fils spirituel», tous partis trop vite, il continue le combat.
Face au gouffre de la mort qui intimide, il évoque «les brumes lumineuses du néant lointain», et - sur la forme - alterne les imprécations tonitruantes et les murmures. Lyrique, la gorge nouée - «C’est un affectif» nous assure un de ses proches -, il sème ici et là ses références trotskistes, donnant du «camarade», de l’Internationale, du poing levé. On pourrait presque croire qu’à ses yeux, ce sont le capitalisme bourgeois et les privilégiés qui ont emporté ses amis dans la tombe. «La grande faille de Mélenchon, c’est son isolement. À force d’être raide, on finit par vous mettre sur la cheminée»,note un de ses compagnons de route.
Messages subliminaux
Car comment mener une telle révolution sans un brin de paranoïa? Le pluralisme au sein des instances de La France insoumise est inexistant, selon les observateurs. Les propositions sont entérinées en Congrès par une écrasante majorité, digne d’un scrutin soviétique.
July 19, 2024 1.9K 5